|
« La camaraderie
est comme la langue d'Ésope la meilleure et la pire des
choses. Les éditeurs le savent bien mais ne s'en aperçoivent
pas toujours à temps. Mais c'est un fait. Les maisons
d'édition qui ont joué un rôle dans le mouvement
littéraire de leur temps ont toujours été
considérées comme des maisons amies par les auteurs
qui y portaient leur manuscrit. Henry Jonquières continue
cette tradition. Il n'est guère de livres portant sa firme
dont le texte et les dessins ne soient pas uvre d'écrivains
ou d'artistes unis à lui par les liens d'une bonne amitié
et qui, de plus, ont les uns pour les autres une sincère
estime professionnelle. C'est ce qui donne de l'unité
à une firme, c'est ce qui lui permet de refléter
le caractère d'une époque.
Henry Jonquières
[1895-1975] s'est spécialisé dans l'édition
de livres illustrés à tirages restreints, il s'attache
à mettre en valeur le mieux qu'il peut les uvres
d'écrivains et d'artistes qui lui sont chers. Il appartient
à la génération de ceux qu'il édite,
il y occupe ainsi une belle place.
Nous parlons d'autre
part des caractères du livre illustré moderne,
c'est parler des livres d'Henry Jonquières Nous aimons
son éclectisme et la largeur de vue grâce à
laquelle il évite de se cantonner dans un genre pour continuer
à explorer tous les domaines ouverts au livre. Il fallait
des éditeurs comme lui pour tirer le livre de l'ornière
où la routine le maintenait et continuer les grandes traditions.
Henry Jonquières
ne craint pas d'employer des caractères et des mises en
page tombés, on ne sait pourquoi, dans le discrédit ;
il ne craint pas non plus d'essayer les procédés
les plus nouveaux en se gardant toutefois des intempestives fanfaronnades.
Guidé par le seul soin de trouver pour chaque texte le
mode de présentation qui lui convient le mieux, il a compris
tout ce que les peintres et les graveurs originaux pouvaient
apporter de richesse et de nouveauté au livre, il sait
faire appel à leur talent et nous en savons plus d'un
qui sont, grâce à lui, nés à l'illustration
du livre. Pour toutes ces raisons les bibliophiles ne regretteront
jamais d'avoir dans leur bibliothèque un ouvrage portant
la firme de la rue Visconti.
Henry Jonquières
a commencé par publier une collection « At Home
» qui marque une époque de tâtonnement ;
mais la collection « Les Beaux Romans »
commencée presque en même temps affirme vite le
caractère de sa firme réunissant des uvres
choisies parmi les plus intéressantes du XXe et du XIXe
siècle, illustrées, le plus souvent en couleur,
par les artistes d'à présent, les plus marquants
et les plus nouveaux. C'est dans cette collection qu'ont paru
les Claudine illustrées par Chas Laborde, Isabelle,
de Gide, illustrée par Daragnès, des ouvrages de
Barbey d'Aurevilly, de Colette, de Rémy de Gourmont, de
Mirbeau, de Farrère, etc., illustrés par Falké,
par Siméon, par Oberlé, etc.
Des livres plus importants
jalonnent sa route comme Malice, de Mac-Orlan, orné
d'eaux-fortes en couleur de Chas Laborde qui nous paraît
être un des meilleurs livres illustrés de ces dernières
années. Les Enfants du Ghetto avec des lithos de
Halicka, Goha le Simple illustré par Gondoin, Les
Contes de Kipling par Van Dongen, et tout dernièrement
Sous la lumière froide, de Mac-Orlan avec de grandes
aquarelles de l'auteur. D'autres importants ouvrages sont en
route comme Robinson Crusoé qui sera présenté
selon les pures traditions romantiques et pour lequel Pierre
Falké grave trois cents bois et Nana avec des eaux-fortes
de Chas Laborde.
Les uvres anciennes
comme Monsieur Nicolas, de Restif de la Bretonne ; Atala,
La Princesse de Babylone, L'Ile aux trésor,
et son goût pour ce qui est moderne joint à sa volonté
de servir les écrivains et les artistes de sa génération
lui ont fait commencer les collections comme « La Fanfare
de Montparnasse », réunion d'ouvrages d'un caractère
très particulier comme le charmant Abécédaire
de l'enfant chéri qui unit Mac-Orlan et Pascin ; Les
Trois Petites Filles dans la rue, illustrées par Pascin
encore ; Les Noces exemplaires de Mie Saucée, par
André Salmon et Pierre Charbonnier. De plus pour lui Pierre
Mac-Orlan va diriger une collection sur l'Art, la Vie et les
Murs qui commencera par un Chas Laborde, de Francis
Carco.
Pour une maison d'édition, vieille seulement
de quelques années, voici déjà du beau travail,
un travail qui donne à Jonquières une des premières
places parmi les nouveaux éditeurs de livres modernes. »
André Warnod,
dans L'Ami du Lettré, 1927, pp. 235-238.
De 1921 à 1964. Du livre, encore
du livre, toujours du livre. Paris, écoles Estienne, s.d.)
http://www.ruevisconti.com/Histoire/EnfantsduMarais/Jonquieres.html |