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Ce fut vers
la fin de l'année 1919, sitôt après l'autre
guerre, que les éditeurs A. et G. Mornay firent entrer
le livre dit de « demi-luxe », suivant
une formule mauvaise, mais couramment employée, dans une
voie nouvelle. Jusqu'alors, l'illustration était chose
exceptionnelle dans ce genre d'éditions. Georges Crès,
Ferreyrol et d'autres parmi leurs collègues nous avaient
dotés de texte soigneusement revus, imprimés sur
beaux vélins, qui se voyaient recherchés pour le
soin mis à leur édition et l'excellent choix des
auteurs. La petite révolution que fit Mornay consista
à faire de l'illustration la norme, alors qu'elle n'était
encore que l'exception. La Vie des Martyrs de Georges
Duhamel ornée de bois en noir de Lébedeff, numéro
1 de la collection « Les Beaux Livres », fut offerte
au public au prix de 25 francs. Le succès s'avéra
complet et, malgré l'ascension des prix, un public fidèle
d'abonnés pour la plupart, fit confiance aux nouveaux
éditeurs qui prirent bientôt une place importante.
Le système de Mornay consistait
à éditer chaque année cinq volumes et la
souscription se faisait pour cinq volumes à la fois. Le
choix judicieux des auteurs et des illustrateurs, l'intelligence
apportée à la mise en pages, la commodité
du format ont fait que la collection des ouvrages de Mornay est
aujourd'hui une des plus recherchées.
Il est intéressant en examinant
d'après leur ordre de publication les 72 volumes de la
collection « Les Beaux
Livres » d'étudier
l'évolution des éditeurs. Ces ouvrages ont été
publiés durant quinze années, de 1919 à
1934. Dans les premiers c'est le bois, et le bois en noir qui
est le plus fréquemment et presque exclusivement adopté.
Le bois, en effet se tire avec le texte ; c'est à la fois
plus aisé et cela convient parfaitement à l'unité
de l'uvre. Un livre, disait Pelletan, c'est avant tout
du noir sur du blanc. Puis, peu à peu, cédant au
goût du public pour la couleur, désirant aussi utiliser
d'autres illustrateurs, nous voyons apparaître le bois
en couleurs ou en camaïeu ; enfin dans les derniers ouvrages
de la collection, les livres ornés d'aquarelles vont nettement
dominer.
Le tirage se faisait en général
à 1000 exemplaires, plus les exemplaires de présent
et ceux consacrés à la presse car et c'était
encore une originalité de la maison il était
prévu un service de presse réduit pour les journalistes
amis, qui contribua à la diffusion et à la connaissance
de l'uvre, mais, en effectuant ce service, un autre sentiment
dominait : Mornay avait une nature généreuse, il
aimait à faire plaisir et offrait ses ouvrages avec joie.
Dans les six premiers exercices les éditeurs
se préoccupèrent de donner annuellement aux amateurs
un ouvrage d'Anatole France ; le premier, singulièrement
recherché aujourd'hui, fut La Rôtisserie de la
Reine Pédauque illustré par Louis Jou, puis
Siméon, Falké et Sylvain Sauvage ornèrent
respectivement de bois La Révolte des Anges, Le Crime de Sylvestre Bonnard, Crainquebille, Les Opinions de Jérôme
Coignard et Les Sept Femmes de Barbe Bleue. Il convient
aussi d'inscrire à l'actif de Mornay la série des
Vallès : L'Enfant, Le
Bachelier, L'Insurgé, Les Réfractaires que sans lui
nous trouverions malaisément réunie dans une parfaite
unité. (Les Réfractaires ont paru hors série.)
Les quatre volumes sont ornés de bois de Barthélemy
[qui illustra également De
Goupil à Margot de Louis
Pergaud]. Parmi les ouvrages remarquables des « Beaux
Livres » il convient de faire une place particulière
à la série des Henri de Régnier [La Pécheresse]
avec les aquarelles de Georges Barbier, aux deux livres de Boylesve
: La Leçon d'Amour dans un parc et les Nouvelles
Leçons d'Amour illustrés par ce délicat
Carlègle disparu prématurément avant la
catastrophe de 1939, perte cruelle pour le livre illustré
français. Signalons également les deux ouvrages
de Colette, La Vagabonde et L'Entrave illustrés
par Dignimont, les deux Livres de la Jungle ornés
de bois du grand animalier Deluermoz que grava Soulas, Le
Gardien du feu et La Brière que Méheut
accompagna symphoniquement de bois en camaïeu, La Guerre
des boutons de Louis Pergaud avec les aquarelles d'Hémard,
L'Ombre de la Croix qui, grâce à Féder,
trouva une illustration reconstituant l'exacte ambiance du texte
mais que d'auteurs et d'illustrateurs constituent à
côté de ces réussites particulières
des livres de choix. Parmi les auteurs : D'Annunzio, Mirbeau
[L'abbé Jules, Le Jardin
des supplices, Le
Calvaire], J. Lorrain, Ch. L. Philippe,
E. Le Roy, Balzac [César
Birotteau], Flaubert [Madame Bovary]...
et parmi les illustrateurs, à côté de ceux
déjà cités, Guy Arnoux, Dethomas, Daragnès,
Hermann Paul, Pierre Noël... permettent de mettre sur les
rayons d'une bibliothèque un choix judicieux de bons textes
intelligemment illustrés, d'incontestables uvres
d'art.
À côté de la série
des « Beaux Livres » nous devons examiner deux autres
séries de publications. D'abord les 28 volumes qui composent
la « Collection originale ». Ainsi que l'indique le nom adopté,
le but des éditeurs était de publier pour la première
fois dans une édition de luxe illustrée, des uvres
d'auteurs contemporains. Là encore, le succès fut
complet. Ce fut en 1922 que s'inaugura cette série avec
Le Pot au Noir de Louis Chadourne, illustré de
bois de Falké coloriés au pochoir. Le format adopté
pour cette collection ne fut pas uniforme, mais varia avec les
livres édités. Le tirage aussi oscilla entre 600
et 1200 exemplaires. Tous les livres ne furent pas accompagnés
d'illustrations. Certains n'eurent qu'un portrait gravé,
mais quelques uns de ces volumes illustrés par Bofa, Falké,
Brunelleschi, Dignimont [Bonne-fille], sont singulièrement recherchés
tant par la beauté de l'édition que par
la rareté du texte. Les Synthèses littéraires
et extra-littéraires de Gus Bofa constituèrent
une critique de l'uvre littéraire par l'image. En
un dessin qui restituait l'atmosphère propre à
chaque auteur Bofa situa l'ensemble de chaque uvre littéraire
et sa critique, souvent amusante, parfois cruelle, mais toujours
juste a fait de cet ouvrage un document unique. Parmi les plus
recherchés citons encore les deux ouvrages de Gabriel
Soulages illustrés par Carlègle [... des riens ...]
et Les Bestiaires de Montherlant. J'ai moi-même
figuré dans cette collection avec Riquet à la
Houppe et ses Compagnons qui avait d'abord paru en feuilletons
dans « l'uvre », et si j'évoque
ce volume c'est qu'il est curieux de relire à l'époque
présente la prophétique préface qu'Anatole
France écrivait au fronton de l'ouvrage. Kouprine, Jean
Dorsenne, L.-F. Rouquette, André Suarès, Galtier-Boissière,
Kessel, André Maurois, F. de Miomandre, Boylesve [Les Français en voyage]... collaborèrent encore à la
« Collection originale ».
Enfin, il y eut des ouvrages
hors série tels que Batouala
de René Maran avec des chapitres inédits et des
illustrations de Jacovleff, qui fut le peintre de la mission
Citroën Centre Afrique ; les deux volumes illustrés
par Clarence Gagnon, le grand peintre canadien : Le Grand
Silence Blanc de Louis-Frédéric Rouquette et
Maria Chapdelaine de Louis Hémon, dont la cote
à l'Hôtel des Ventes atteignait déjà
en 1942, 8 à 9000 frs ! Le Réveil des Morts
de Dorgelès, qui pourrait s'ajouter aux Éditions
de la Banderole, tant par le format adopté que par la
présentation des dessins et des eaux-fortes en noir de
Pierre Falké ; l'édition originale du Comte
Morin, député, d'Anatole France avec des bois
de Barthélemy, L'éloge de la danse de G.
Welter, illustré par Edelmann, etc...
C'est ainsi que plus de cent volumes
portent la firme « Mornay ».
Dans la petite boutique du 37 Boulevard
du Montparnasse, qui abrita si longtemps son labeur, se retrouvaient
fréquemment des artistes, des illustrateurs, des hommes
de lettres qui toujours furent accueillis en amis et auxquels
il prenait plaisir de montrer ses travaux en cours.
J'ai bien connu l'éditeur Georges
Mornay qui mérite de s'inscrire au palmarès de
tous ceux qui ont été les bons architectes du livre
d'art français, car il avait la conviction, la foi et
l'amour de sa profession. Je l'ai connu dans la bonne et dans
la mauvaise fortune, mais, lorsque vint l'adversité, cet
homme qui avait tout perdu, atteint par la maladie et se traînant
avec peine, parlait encore de faire des beaux livres et de ne
pas abandonner sa tâche. Il avait créé sous
le nom des Éditons de la Mappemonde, une nouvelle firme
qui publia trois volumes. Le Petit Pierre d'Anatole France,
avec des bois de Clément Serveau, peut s'ajouter aux autres
livres de France qu'il avait déjà publié
et ne dépare pas cette collection et un charmant petit
texte de Vivant Denon, Point de lendemain, est accompagné
de gracieuses aquarelles de Calbet.
Comme le Phénix, la firme Mornay
renaît de ses cendres. Deux jeunes éditeurs en reprennent
les traditions et nous allons voir une nouvelle série
de « Beaux Livres » qu'a inaugurée Pontcarral
illustré par Guy Arnoux. Nous reverrons la « Collection
originale » et des volumes de grand luxe hors série.
Il m'a été donné
de voir les premières planches du Roman de la Rose
avec des bois en couleurs de Jean Berque. On peut dire sans crainte
de se tromper que ce sera un des remarquables illustrés
de ces dernières années.
Raymond Hesse,
dans Le Portique, n° 4, 1946, pp. 72-82. |